Oh oui vous allez sentir mon petit humour caustique dès le lundi matin.
Et puis de toute façon, c'est la Saint Valentin, j'ai de la fièvre et j'ai mal à la gorge, alors j'ai le droit aujourd'hui de me plaindre.
En fait non je vais pas me plaindre, je vais vous raconter mon quotidien de mon boulot que j'adore et qui me donne tellement de satisfaction au quotidien.
Attention, âmes sensibles, vous pouvez arrêter de lire dès maintenant, après ça saigne un peu.

Certains ne le savent peut-être pas, j'ai fondé en 2007 une maison d'éditions.
Pour ceux que ça intéresse c'est par là :
Les Editions La Madolière
J'ai longtemps tenu la barre toute seule. J'ai un comité de lecture, mais faut bien voir que ce sont des bénévoles alors c'est un peu au petit bonheur la chance du moment, quand ils ont le temps, l'envie... bref... quand ça souffle du bon côté, autant vous dire, que ça ressemble plus à du : je le fais toute seule, ça va plus vite.
Il se pourrait que ça change, mais la nouvelle recrue, pas plus motivée que ça pour s'avaler des pages mal écrites, recule de trois pas en frissonnant de dégoût dès que je lui explique gentiment, mais fermement, que si si, il va falloir qu'il en lise des manuscrits tout pourris.

En quoi consiste mon boulot exactement ?
Recevoir les manuscrits, les lire pour juger de leur qualité, répondre négativement quand c'est pas possible, non monsieur, malgré votre génie que seuls vous et votre mère de 90 ans perçoivent, nous n'allons pas éditer votre livre.
Essuyer les insultes des fameux génies, qui n'ont visiblement ni modestie ni retenue. Et j'en reçois des gratinées, je les publie parfois, parce que certaines sont tellement grossières et déplacées, qu'elles méritent d'être connues de tous, en général je ne cite pas l'auteur, on fait pas de pub gratos chez nous, ça s'appelle la déontologie.
J'en ai un qui revient tous les deux ans, il envoie 8 manuscrits, de 600 pages chacun (A4 interligne 1.5, arial) avec l'argument : imprimez-les pour moi, parce que moi ça me coûte trop cher. Je vous laisse imaginer comment ce genre de gugus est accueilli chez nous ? Ah oui vous saviez pas, nous on a des cartouches d'encre et du papier gratuits, bah oui on est un éditeur, alors forcement, on a plein d'argent, c'est connu. Non mais je vous jure.
On reste courtois, mais au 4ème mail du monsieur avec des insultes à peine voilée du genre : mais vous faites pas d'effort ! Le ton parfois dérape un peu. Je suis pas au service de monsieur !
Surtout que sur le site, il est indiqué que nous ne recevons de manuscrits que par courrier postal.
Pourquoi ? Pas pour filer de la thune à la Poste, je vous rassure. Surtout qu'en plus elle en paume certains des manuscrits, je vous raconterai l'histoire de Chair et Tendre un jour, vous verrez, c'est tout mignon.
Nous les demandons pour éprouver la motivation des auteurs. Parce que c'est une démarche très personnelle que d'envoyer son bébé de papier à un éditeur. Et que pendant que l'imprimante vous rend les feuilles avec les mots, ça cogite parfois sévère dans les caboches.
J'en sais quelque chose, je l'ai fait. Et toutes les dix pages, j'avais envie de débrancher l'imprimante en me disant : ça sert à rien, je vais me manger un refus, non non le texte n'est pas prêt, c'est pas bon, c'est pas bien écrit, je suis nullissime, à quoi ça sert ? je bouffe des arbres... j'en passe et des meilleures. La self-estime dans toute sa splendeur comme vous l'aurez remarqué.
Et par miracle, on trouve le bon livre, celui qui fait baver en le lisant, celui qui envoie des étincelles de bonheur dans tous vos neurones, le petit génie qui exalte les sens, bon allez, j'avoue en 4 ans d'exercice, j'ai publié 5 titres (le 6ème est en pré-commande si vous vous sentez l'âme charitable) c'est dire si nous recevons des œuvres intéressantes.
Bon là faut quand même développer un peu.
Nous recevons environ 100 manuscrits par an. Environ. Y'a des périodes plus calmes que d'autres. Outre ceux qui ne correspondent pas du tout à la ligne éditoriale de la maison, genre 50% du lot, il y a les œuvres de jeunesse (oui vous savez, le fils de la voisine, 17 ans, qui joue à WOW toute la journée, il a écrit un livre.) Bon le fils de la voisine, l'aurait mieux fait de continuer à jouer à WOW, allez à l'école et ouvrir un Bescherel aussi.
Et il y a aussi la fille qui s'ennuie et qui a pondu une saga toute neuve, toute belle, toute mièvre sur le grand thème vendeur du moment : Les Vampires.
C'est pas qu'on veuille pas faire d'argent, mais non désolée, chez nous, pas de vampires. Parce que ce que je reçois n'est ni original ni bien écrit. C'est du re-sucé d'Anne Rice, en moins bien écrit, (si c'était encore possible).
Et que notre politique éditoriale est simple : nous voulons publier des livres qui seront encore actuels dans 25 ans ! Nous voulons de la littérature, de la vraie, de la belle, de la grande, de la littérature qui fait non seulement s'évader le lecteur, mais aussi qui le fasse réfléchir. Dans les temps que nous traversons il nous apparaît plus important encore de fournir aux lecteurs ce genre de produits de qualité, qui a malheureusement quitté depuis longtemps les étagères des librairies.
On peut nous opposer que les gens veulent se détendre. Tout à fait, mais faudra pas vous plaindre, ensuite que les gens ne réfléchissent plus et soient scotchés à TF1 toute la journée ! Avec les conséquences politiques éventuelles que cela pourraient avoir.
Je le clame haut et fort, mon travail c'est aussi un acte politique, la culture et l'art doivent grandir l'être et pas seulement le divertir.

Commence ensuite un travail qui prendra une petite année si tout va bien. La correction du livre, sa mise en page, le choix de sa couverture, de son visuel, la recherche (éprouvante) de l'imprimeur, la pub autour du livre, et puis vient enfin le moment béni où je tiens le fruit d'un long travail - faut pas déconner, c'est long pour l'auteur, mais c'est tout pareil pour l'éditeur - et la satisfaction de mettre au monde un nouveau bébé pour qu'il s'envole, se crash monumentalement, restons réalistes, le bateau reste à flot parce que je rame vite (comprenne qui pourra).
Et la promotion !
Oui courir les salons

  • sans l'auteur, qui bosse, qui est en vacances à l'autre bout du monde, qu'a pas les sous pour le train et l'hôtel, qui veut pas venir parce qu'il a peur...
  • avec l'auteur : qui se plaint, qui se pointe avec 1h de retard sur l'heure de début de sa signature, qui se barre en plein milieu pour boire une bière avec un pote, qui ronchone parce qu'on lui explique que non ... il va pas aller en boire une deuxième.

Non vraiment le salon, c'est la meilleure partie de mon job, on rencontre des gens adorables, des gens qui se passionnent pour ce que vous leur racontez de votre métier, qui s'émerveillent du contenu (les beaux extraits que vous leur faites lire) de vos ouvrages, qui feuillettent et qui repartent comblés, les mains vides, au choix, plus de sous (c'est sûr il a dévalisé Dargaud / Seuil / Flammarion), ça l'intéresse beaucoup mais il préfère commander par internet parce que là il a pas de chèque, CB ou espèce (avec le même sac que précédemment ...).
J'en ai fait mon deuil de mes salons. Je sais en y allant que au mieux sur 25 personnes à qui je ferai l'article, j'arriverai à en convaincre 1, peut-être deux si je suis chanceuse ce jour-là.
Attention je ne me plains pas, parce que dans les salons où je suis seule à tenir la barque, je suis généralement entourée de copains qui sont aussi des concurrents. C'est le jeu.
Non les vrais frustrations ce sont les grands salons, les auteurs y sont choyés, gâtés (des petits cadeaux, des repas gratuits, du champagne au même tarif aussi parfois) et vous le pauvre éditeur, qui financez votre déplacement sur vos sous à vous, tout comme l'auteur, (non non l'essence pas plus que le papier et les cartouches d'encre de l'imprimante ne nous tombe tout cru dans le bec !) vous regardez les auteurs avec leurs petits cadeaux, leurs coupes de champ', et vous n'avez pas le droit de vous plaindre, bah non ça ferait mauvais genre pensez donc. Vous n'avez pas déboursé les 1500€ que coûte le stand normalement, ou là c'est gratuit pour les éditeurs. Mais les petits cadeaux : vous pouvez vous asseoir dessus.
Dans la croyance populaire : un éditeur, c'est un riche magna de la culture, qui roule en Porsche (ah oui pour moi c'était vrai jusqu'à récemment, mais elle a rendu l'âme la voiture de 1981 cadeau de papa !) et qui s'en met plein les fouilles sur le dos des pauvres auteurs !
Alors non je m'en mets pas plein les fouilles sur le dos des auteurs, j'aimerai bien ! Je pourrais alors voir l'avenir d'un œil plus serein et arrêter de gratter les fonds de tiroirs pour imprimer les suivants.

Mais oui, voila, c'est ça mon boulot, celui que je fais sans toucher 1ct ! sans râler, sans pleurer de frustration (même si j'avoue que le Salon de Caen reste le pire souvenir de ma vie, pas prête d'y remettre les pieds), sans envoyer dans les roses les gens qui manipulent les livres avec les doigts tout crados et ne les achètent pas (mais les rendent par la même invendables).
C'est ça mon job.
Et je vais continuer à le faire longtemps, aussi longtemps qu'on me permettra de le faire. Tant qu'il y aura encore de l'envie en moi, des auteurs pour qui j'aurais envie de me battre - malgré leur paranoïa, leurs petites lubies, et le reste.
Parce que j'adore mon job.
Sauf aujourd'hui !